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Les voisins de mes voisins sont mes voisins "fait référence à un cinéma qui n’existe quasi plus."

Le 11/02/2022 à 17:16
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Inventif, loufoque, poétique, surprenant et intensément libre, Les voisins de mes voisins sont mes voisins du duo Anne-Laure Daffis et Léo Marchand est le film d'animation à aller voir pendant les vacances de février. Un ovni nécessaire dans le paysage du dessin animé.
 
Animation
 
Il s'agit du premier long-métrage du duo Anne-Laure Daffis et Léo Marchand après une série de courts.
 
L'histoire : Un ogre affamé, un magicien maladroit, un randonneur suréquipé, un vieux monsieur romantique, une maman pressée : tous se croisent dans un immeuble, où leurs destins s'entremêlent.
 
Filmsactu a pu discuter avec son co-réalisateur Léo Marchand.
 
Les voisins de mes voisins sont mes voisins propose quelque chose de très différent de ce que l’on voit habituellement dans l’animation. C’est singulier, original autant dans le traitement des images que de l’histoire.
Léo Marchand : Avec Anne-Laure, dès le départ la condition pour faire un long-métrage était de continuer le travail que l’on a entrepris avec nos courts-métrages. Dans l’animation, aucun auteur de court-métrage ne va basculer vers le long en gardant son identité. Parce que l’on se met à travailler avec des studios, parce qu’il y a des enjeux financiers. En fiction, c’est moins le cas. En prise de vues réelles, une transition se fait. Comme nous sommes très libres, et que l’on a une certaine idée de cinéma, on ne fait aucune concession. En court-métrage, c’est plus simple. Une fois que ton court a eu son financement, tu fais ce que tu veux. Il était hors de question pour nous de faire un long métrage à tout prix. On tenait à être certain que l’on puisse tout faire à notre façon.
 
Animation
 

"On a cherché à faire une comédie mais avec une exigence de cinéma".

 
On vous a demandé de changer certaines choses ?
Non. Nos producteurs nous ont laissé une totale liberté. Mais des distributeurs ont pu dire "il faudrait changer ci ou ça pour le marché anglais par exemple". Notre réponse est non. Dans ce cas, on préfère ne pas faire le film. Cette intégrité artistique envers nous-mêmes donne une certaine force et une cohérence à ce que l’on fait. Nos partenaires se sont engagés à financer sans intervenir. C’est pour cela que le film propose autre chose. On a cherché à faire une comédie mais avec une exigence de cinéma. Les voisins de mes voisins sont mes voisins fait référence à un cinéma qui n’existe quasi plus.
 
Lequel ?
Celui de Fellini, de Jacques Tati qui était grand public tout en ayant une vraie démarche de cinéma. On peut s’adresser à large public en tentant une proposition de cinéma.
 
Cette sensation de liberté est justement l’une des forces de votre cinéma.
Oui et elle est essentielle. Pour donner un exemple à quel point on contrôle tout, on avait enregistré Philippe Katerine pour faire la voix du chien Picasso. Je ne remets pas en cause son talent, si on est allé vers lui c’est parce qu’on était les premiers à aimer ce qu’il propose, mais la rencontre entre le personnage et l’acteur ne se fait ou pas. Philippe Katerine restait Philippe Katerine. On l'entendait lui et non pas Picasso. Même si on adore Philippe Katerine et que nos producteurs auraient préféré que l’on puisse le mettre sur l’affiche, on a recasté Picasso avec Olivier Saladin. Ce n’est jamais agréable de repousser quelqu’un d’autant plus que cela ne remet pas du tout en cause son talent. Mais c’est toujours le film qui décide.
 
Animation
 

"Il faut rester les yeux bien ouverts pour sentir ce qu’il se passe."


Concernant les acteurs, vous enregistrez les voix avant de commencer à travailler sur l’animation ? Disney fait cela aussi il me semble ?
Cela se fait de plus en plus fréquemment. On est trompé par l'inspiration que les voix sont enregistrées après parce que quand on voit des reportages, c’est souvent sur des gros films et on nous montre les doublages français. Ce n’est pas l’enregistrement des voix à proprement parlé mais le doublage en français. De plus en plus, les voix se font avant. Mais de notre côté, notre volonté est d’enregistrer chaque acteur avant et séparément. Aucun acteur ne s’est rencontré pendant ce processus. C’est une décision, pas pour une question de planning ou de calendrier comme cela peut se faire sur d’autres films, notre volonté est de vraiment travailler avec chaque comédien seul. Tout est écrit mais ce qui nous intéresse est de voir comment l’acteur va s’approprier le rôle et les dialogues. François Morel et Olivier Saladin sont des spécialistes de l’improvisation. On ne leur demande de réécrire l’histoire mais d’aller là où ils ont envie d’aller. Olivier Saladin a par exemple rendu le chien encore plus intellectuel. On veut que les acteurs s’emparent de leur rôle. Et quand ils sont seuls, ils ne sont pas coupés par un autre acteur. Tout seul, ils cherchent plus facilement des idées et font appel à leur capacité à improviser. Quand cela fonctionne, on utilise leurs impro pour réécrire la scène. Ce que l’on a écrit se trouve alors sublimer par l’acteur.
 
François Morel a presque un côté Jean-Yves Lafesse avec cet Ogre belge.
Carrément. Ou un côté Benoit Poolvoerde. Quand François Morel est arrivé en studio, on voulait un accent portugais pour l’ogre. Il nous a dit qu’il n’était pas très à l’aise avec l’accent portugais mais qu’il pouvait faire l’ogre belge. C’est là où il faut être ouvert et en capacité de se dire « ok pour le film cela va être bien ». Même si tout est écrit, il faut rester les yeux bien ouverts pour sentir ce qu’il se passe.
 
 

"On s'est inspiré par la démarche de Shorts Cuts de Robert Altman"

 
Comment est né l’idée du film ? Vous avez une fascination pour vos voisins dans le sens que font nos voisins une fois chez eux ?
Non, c’est par ruse. Comme dans nos courts, on emprunte à plein d’autres films, on sait dit, on va prendre nos propres films, les recycler et travailler avec. On les a redécoupé en étant très inspiré par la démarche de Shorts Cuts de Robert Altman qui est allé prendre des nouvelles de Raymond Carver qui n’avaient pas de rapport entre elles et a créé à l’écran de légers liens entre elles. On s’est dit que l’on va construite comme dans le Robert Altman mais plus jeune public, des histoires qui se croisent et leur trouver des liens. Pour que cela fonctionne, on les a situées en partie dans un immeuble puis on s’est inspiré pour Picasso et Truducou de Mystery Train de Jim Jarmush. Quand tu multiplies les récits, tu peux avoir plusieurs mondes en même temps et un rythme particulier.
 
Votre approche du cinéma qui mélange animation, prises de vues réelles, modélisation, offre un rythme atypique qui est surprenant au début.
Oui, cela peut être déstabilisant On essaie de surprendre autant dans l’écriture pour que l’on sache jamais où cela va. Tu as beaucoup de films destinés à un jeune public qui n’offrent aucune surprise quand tu es adulte. Notre idée est de placer le spectateur dans quelque chose où à un certain point il ne va plus avoir de points de repères. Graphiquement, il faut que cela change tout en étant cohérent avec les personnages. C’était normal qu’à la fois avec le son, l’image et le scénario, tu ne saches jamais trop ce qui va suivre.
 
Animation
 

"Anne-Laure fait tous les dessins. Une seule main a créé 30 000 dessins. C’est ultra rare sur un film. Et c’est long."

 
Comment de temps de travail demande un film comme les voisins de mes voisins sont mes voisins ?
En fabrication pur et dur, c’est trois ans et demi. Cela peut paraître long mais aucun film d’animation ne se fait rapidement. Ce qui peut paraître étrange c’est le côté très bricolé. Mais c’est notre façon de « ne pas savoir faire ». Avec Anne-Laure, on n'a pas de formation, on ne vient pas d’école de cinéma ou d’école d’animation. On est débutants tout le temps. Et on refuse d’apprendre. On joue avec ça.
 
C’est très punk finalement ?
Oui il y a un peu de cela. Beaucoup de films d’animation sont écrits avec une réflexion sur la manière dont ils seront fait. Si certaines scènes paraissent trop compliquées, elles sont abandonnées. Sauf s’il y a beaucoup d’argent. On ne fonctionne pas ainsi. Je trouve que le cinéma devient justement intéressant quand tu te retrouves face à des problèmes que tu dois résoudre. L’argent, les budgets trop gros, enlèvent souvent toutes réflexions, à part chez les réalisateurs vraiment incroyables. Tu veux faire une scène avec 10 000 personnes, tu l’as fait si tu as le budget. Mais du coup tu n’inventes plus rien. Quand c’est limité, cela pousse à réfléchir et la question de cinéma arrive. Anne-Laure fait tous les dessins. Une seule main a créé 30 000 dessins. C’est ultra rare sur un film. Et c’est long.
 
Cinéma Français

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