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Lucio Fulci : le poète du macabre

Critique du livre Lucio Fulci : le poète du macabre édité par Bazaar&co

Qu'aujourd'hui soit publié un ouvrage entièrement consacré à Lucio Fulci dénote d'une remarquable évolution de la cinéphilie française. Vilipendé à l'époque par une critique majoritaire qui se refusait à voir dans son œuvre autre chose que des films bassement sanguinolent, le cinéaste italien fait depuis une décennie l'objet d'une réévaluation progressive en dehors des cercles des amateurs de tripailles, réévaluation comparable à celle qu'a connu un peu plus tôt son compère Dario Argento. Une reconnaissance tardive qui peut s'expliquer par plusieurs raisons. La première : le réalisateur de Suspira a pour lui d'afficher un fort style opératique aux influences artistiques violemment revendiquées, si bien qu'il était inévitable que les cercles cinéphiliques classiques y adhérent à un moment donné (on pourrait d'ailleurs faire le même constat avec Brian de Palma). La deuxième : quand bien même il réalisa une poignée de films séminaux du genre horrifique (L'au-delà ou Frayeurs pour ne nommer que ceux-là), il n'a pas abordé celui-ci en étant porté par des furieuses ambitions de cinéma. Pendant longtemps d'ailleurs, le nom Lucio Fulci était davantage lié à la comédie qu'à l'horreur et son entrée dans le genre horrifique s'est fait comme celle d'un simple artisan à qui l'on propose une commande. Sur un CV, ça fait pas vraiment propre. Enfin, troisième raison : le cinéma de Fulci est un cinéma de la décomposition, de chair putride et de corps corrompus. Une thématique et une esthétique malsaines qui furent longtemps la cause du mépris d'une certaine intelligentsia du septième art. Profondément nihiliste et morbide, le cinéaste ne s'aventure par ailleurs jamais ni dans la facilité du second degré ni dans le grand guignol, et de fait, n'offre au spectateur face à l'horreur aucune forme de recul, aucun moyen de distanciation ou de détachement (ludique) par le rire. Il aura fallu une bonne dizaine d'années après la mort du maestro pour qu'il soit enfin reconsidéré par la critique institutionnelle, subitement fascinée par ses visions d'outre-tombe et la macabre poésie émanant de ses tableaux horrifiques.



L'au-delà


Dirigé par Julien Sévéon, cet ouvrage collectif rassemblant entre autres les plumes de Jean-François Rauger (directeur de la programmation à la Cinémathèque Française) et Lionel Grenier (webmaster de luciofulci.fr) se propose de faire ressortir les principales lignes thématiques qui unissent l'œuvre du metteur en scène italien, de ses premier essais comiques (navrants diront certains) à ses grandes œuvres horrifiques.

Xavier Robert se voit chargé d'ouvrir Lucio Fulci : le poète du macabre en retraçant en quinzaine de page bien chargées les trente années de carrière de Lucio Fulci à la lumière de sa vie privée (le suicide de sa femme notamment, qui l'orientera vers la mise en scène de films plus sombres [1]) ainsi qu'aux bouleversements connus par l'industrie cinématographique italienne (artisanat, âge d'or puis agonie par la prise de contrôle de la télévision). Un condensé sur une quinzaine de pages de ce qui sera abordé dans les chapitres suivants : s'il ne fallait lire qu'un seul chapitre, c'est bien celui-ci !

A Mathias Ulrich de prendre le relais en s'intéressant aux débuts du maestro, plus spécifiquement à ses comédies débiles (pour le coup, on peut vraiment dire ça) tout à la gloire de guignols populaires (Toto, Franco et Ciccio...) adeptes de pitreries et de la gaudriole la plus lourde. Une époque de sa carrière un peu obscure quand bien même il en est sorti plus d'une vingtaine de titres. L'auteur établira au passage une pertinente comparaison entre Lucio Fulci et John Woo, les deux cinéastes s'étant fait la main sur des films dont ils n'avaient que faire avant de trouver un épanouissement artistique (et une reconnaissance) au sein d'un cinéma de violence.



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Plus loin, Mathias Ulrich s'intéressera à ce qui constitue le style Fulci : « brutal, volontiers nihiliste, et mélancolique, aussi ». Un chapitre passionnant pour ce qu'il révèle de la virtuosité et des obsessions graphiques du cinéaste. Nous nous permettrons à cette occasion une petite remarque. Il est fort probable que ce besoin de filmer sans détour la violence la plus crapuleuse découle d'un triste épisode de sa vie (le suicide de sa femme) ou encore des remous sociopolitiques italiens (le fascisme, les Brigades Rouges...). Ça l'est moins en revanche lorsque Fulci filme les corps féminins nus. Il nous apparaît davantage que le cinéaste y fait alors preuve de complaisance à l'égard d'un public concupiscent et libidineux, majoritairement masculin. Une complaisance propre au cinéma d'exploitation bien évidemment loin d'être exclusive à Lucio Fulci.


Moins intéressant en revanche est le chapitre de Hugues Deprets consacré aux westerns de Fulci, l'auteur effleurant le sujet plus qu'il ne l'analyse. Pour sa décharge, bien que ces westerns marquent une incontestable évolution dans la carrière de Lucio Fulci (particulièrement Les Quatre de l'apocalypse), ils restent encore trop timidement rattachés au genre pour pleinement s'inscrire dans l'œuvre fulcienne. Le réalisateur de L'au-delà se cherche, et bien qu'il se sente à sa place au cœur de cette violence, ses obsessions ne sont pas encore violemment éclatées sur pelloche. L'auteur confirme d'ailleurs en conclusion que l'apport du cinéaste au genre reste « celui d'un artisan honnête ». Bien qu'il ait fait « montre d'un professionnalisme de bon aloi [...] son nom ne restera pas associé aux très grandes réussites du genre ». Xavier Robert encore s'intéresse à la musique, élément essentiel de la mise en scène du cinéaste passionné de jazz. Il s'est ainsi entouré tout au long de sa carrière de talentueux collaborateurs dont le trompettiste Chet Baker (sur Urlatori alla Sbarra), Enio Morricone (Le venin de la peur), Gualtiero Jacopetti (La Longue nuit de l'exorcisme), jusqu'à trouver à partir des 4 de l'apocalypse son alter-égo en la personne de Fabio Frizzi, les deux artistes créant dès lors une alchimie comparable à celle liant Dario Argento à Claudio Simonetti des Goblins.




Frayeurs

Suite à cette vue cavalière sur son œuvre, la dernière partie s'intéresse particulièrement à une poignée de films. Étonnamment ce ne sont pas nécessairement les plus renommés d'ailleurs (quid de L'enfer des zombies ?). On trouvera ainsi une recension par Jean-François Rauger du "giallo à machination" Perversion Story et de L'emmurée vivante (deux films aux résonances hitchcockiennes) ; une analyse de Lionel Grenier sur Liens d'amour et de sang, drame historique enfermant nombre de correspondances (thématiques et visuelles) avec l'œuvre horrifique de Fulci ; un texte signé Mathias Ulrich sur le giallo champêtre La longue nuit de l'exorcisme ; les deux pièces maîtresses que sont Frayeurs et L'au-delà sont respectivement analysées par Julien Sévéon et François Xavier Tabboni qui insistent à raison sur leur formalisme exacerbé ainsi que les influences lovecraftiennes introduites par le scénariste, Dardano Sacchetti ; enfin Régis Autran contera les déboires et mésaventures sur Zombie 3, désastre artistique tout autant imputable au fléchissement artistique d'un Fulci malade qu'au scénariste Claudio Fragasso et au tâcheron Bruno Mattei embauché par la production pour finir le film [2].



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Une quarantaine de pages iconographiques et un catalogue des projets abandonnés du maestro (dont La Momie, une collaboration entre Argento et Fulci) complètent cet ouvrage. On se permettra tout de même d'apporter deux petits bémols. Premièrement, on comprend difficilement que L'enfer des Zombies, Le Miel du diable (le « grand oublié de son œuvre » d'après Lionel Grenier), La Maison près du Cimetière ou encore L'éventreur de New York (comme chant du cygne du giallo) puissent passer à la trappe et ne fasse pas à eux seuls l'objet d'un chapitre. Ensuite, on peut regretter qu'aucun chapitre ne soit entièrement consacré aux thématiques de l'œil ou du zombie. Quand bien même la question du regard soit plus d'une fois évoquée au fil des pages, les mutilations et éviscération oculaires qui parsèment son œuvre, ou encore, pour ce qui est de la mise en scène, les innombrables zooms et gros plan sur les yeux auraient amplement mérité d'être étudiés au sein d'un chapitre. Fait également défaut un chapitre sur la conception métaphysique du zombie - une aberration de la Nature au corps putréfié comme négation de l'être humain - propre au cinéaste et situéeà mille lieues de celle de George Romero pour qui le zombie serait un outil anthropologique permettant de poser et d'explorer la condition de l'homme dans la société moderne. Il faut ainsi accueillir cette première publication francophone pour ce qu'elle est : une passionnante première approche du cinéaste, mais pas un ouvrage définitif.


Titre : Lucio Fulci : le poète du macabre
Editeur : Bazaar&Co
Auteur : Lionel Grenier, Jean-François Rauger, Xavier Robert, Mathias Ulrich, Hugues Deprets, Régis Autran et François-Xavier Tabboni sous la direction de Julien Sévéon
Numéro ISBN : 978-2-917339-12-1
Numéro ISSN : 1961-1676
Collection : CinExploitation Vol. 3
Format : 16 x 24 cm
Nombre de pages : 180
Prix : 19.50 euros

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Par Yann Rutledge 1 commentaires


Derniers commentaires
Par nono54 il y a 9 an(s)

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Excellent article, j'ai été secoué lors de la première vision de "L'au-delà" et "Frayeurs", en VHS dans les années 89-90...
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