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La journée de la jupe : interview de Jean-Paul Lilienfeld

La journée de la jupe : interview de Jean-Paul Lilienfeld

Diffusée le 20 Mars 2009 au soir sur ARTE, La Journée de la jupe avec Isabelle Adjani aura convaincu 2 245 000 spectateurs, un record d'audience pour la chaîne franco-allemande. A l'occasion de la sortie en salle du film le 25 Mars prochain, nous avons rencontré son réalisateur Jean-Paul lilienfeld (Quatre garçons pleins d'avenir, HS(hors service)) qui nous a parlé plus en détail de ce film à l'étrange trajectoire.

 

Votre film est à la fois une véritable peinture sociale, et un film de prise d'otage, dans la pure tradition du style.

Ma volonté de départ résidait dans un propos. Et pour parler de ce propos, il me fallait une histoire qui m'évite de tomber dans le didactique. Un scénario qui attrape le spectateur et qui fasse que le film soit aussi un spectacle. Ca c'était très important pour moi. Donc j'ai imaginé cette prise d'otage et tout ce qui allait en découler en construisant La journée de la jupe comme un vrai film de genre.

 

En 2008, comment monte-t-on un film comme la journée de la jupe, qui ne peut pas être mis dans une case précise et qui cumule deux facettes pas forcément très accrocheuses (film de genre et film social) ?

C'est simple, on n'y arrive pas. Le film a entièrement été financé par ARTE, avec le soutient de la région Ile de France et de 13e rue. La journée de la jupe a eu le financement d'un téléfilm, et la durée de tournage qui va avec (21 jours seulement). Au départ, je voulais le monter comme un film de cinéma "normal", mais ça n'a pas été possible. J'avais des retours très élogieux sur le scénario, mais personne ne voulait y toucher. C'était trop sensible.

 

Le côté social dérangeait ?

C'est l'écho que j'ai eu en tout cas. En même temps, c'est plus facile de me dire ça que "Jean-Paul on ne veut pas travailler avec toi" ! Cela m'est déjà arrivé d'essayer de monter des projets et de ne pas y arriver parce que les investisseurs ne les jugeaient pas assez bons. Mais là, ce n'était pas le cas. Les gens aimaient le projet, mais pour eux, c'était trop "touchy". Peut-être aussi que si j'avais eu plus d'estime entant que réalisateur dans quelques salons parisiens, ça aurait été plus simple de faire le film.

 

Comment avez-vous construit le scénario, qui dresse de nombreux constats sur la réalité des banlieues ?

Difficile à dire. Disons que l'histoire formait un tout. Toutes les idées traitées représentaient un ensemble cohérent et indissociable. Bref, je n'avais pas une check-list de sujets à incorporer dans mon histoire. Les choses, que ce soit dans la réalité comme dans la fiction, sont enchevêtrées. C'est une pile d'assiette, dont on peut difficilement retirer un élément sans chambouler le reste.

 

La journée de la jupe : interview de Jean-Paul Lilienfeld

 

Comment s'est déroulé le tournage, à Saint-Denis et à Epinay ?

Merveilleusement bien, malgré le fait que ni la police ni la gendarmerie n'aient voulu se déplacer pour effectuer les coupages alternés de circulation, comme ça se fait en temps normal. On a donc été demandé aux gens de la cité qui se trouvait en face du collège de nous aider pour le tournage. Et finalement, ca a été un mal pour un bien que la police ne vienne pas, car du coup, il n'y a eu aucune tension sur place, puisque tout le monde connaissait tout le monde. Immanquablement, sur les tournages, il y a toujours des jeunes de 12-14 ans qui font du bruit avec un scooter juste pour embêter... là, on avait des gens qui connaissaient ces jeunes et qui leur disaient d'arrêter. Et ils arrêtaient !

 

Comment avez-vous choisi l'école ?

J'ai ai visité cinq différentes avant de trouver la bonne, avec différents critères, qui se situaient entre mes envies artistiques et les commodités logistiques. Pour ce qui est de l'aspect général, je ne voulais pas d'un lieu misérabiliste (et il y en a beaucoup), ni de bâtiments tous neufs et tous clinquants, qui auraient été construits il y a un an ou deux. Ensuite, il me fallait un endroit dans lequel j'avais suffisamment d'espace et de profondeur pour effectuer les mouvements de caméra que je souhaitais.

 

Parlez-nous du casting des enfants.

Sandrine Lapuyade, une directrice de casting plutôt spécialisée dans ce genre de recherche, a effectué un casting sauvage dans plusieurs banlieues ainsi que dans les 18e, 19e et 20e arrondissements. Elle a placardé des affichettes avec les dates d'auditions dans plusieurs maisons de quartiers, club de théâtre, MJC - bref, tout ce qu'elle pouvait trouver - et elle faisait faire des impros filmées en vidéo aux gens qu'elle voyait. De mon côté, je visionnais les casettes, puis choisissais d'en voir quelques uns, pour faire un premier essai, puis un deuxième, puis un troisième jusqu'à ce que l'entonnoir me permette de trouver les comédiens les plus aptes à interpréter mes personnages. Car j'ai vu de tout ! Beaucoup se regardait jouer, s'imaginant déjà passer à la télé. Et puis, cela ne me suffisait pas d'avoir des acteurs très doués, il fallait aussi que j'ai parfaitement confiance en leur professionnalisme. Ca m'aurait fait une belle jambe d'avoir un super comédien qui ne vienne pas un jour sur deux sans savoir son texte !

 

La journée de la jupe : interview de Jean-Paul Lilienfeld

 

Des choses vous ont étonnés lorsque vous avez rencontré ces jeunes ?

Une chose oui. Ils avaient parfois du mal à faire la part des choses entre le jeu et la réalité. C'était quelque chose qu'ils n'appréhendaient pas bien. Un jour, je leur donnais la réplique et ils devaient m'insulter. Là il y a eu un blocage. "On peut pas vous insulter Monsieur. Respect..." Du coup, ça m'a donné l'idée de les tester dans les scènes de bagarres. Pour voir s'ils pouvaient se contrôler. Et là aussi je me suis rendu compte que certains des jeunes que je voyais perdaient totalement les pédales dès qu'il y avait contact physique.

 

Comment s'est fait le choix d'Isabelle Adjani ?

Au moment de l'écriture, je n'avais pas d'idée précise de comédienne à qui confier le rôle. Et puis un jour j'ai pensé à Isabelle et là, je me suis dit que c'était une évidence. C'était même incroyable que l'histoire de cette professeur soit autant en résonnance avec son histoire à elle. Ensuite, lorsqu'il a fallu lui transmettre le scénario, ça a été plus compliqué et ça a pris beaucoup de temps car je ne voulais pas passer par le circuit habituel des agents. En revanche, entre le moment où elle l'a eu dans les mains et qu'elle m'a rappelé pour me dire qu'elle était intéressée, il ne s'est même pas écoulé 24h !

 

Quelle était la relation entre Isabelle Adjani et les jeunes sur le plateau ?

On s'était mis d'accord sur le fait qu'elle devait garder une certaine distance avec les jeunes sur le plateau. Le premier jour, elle leur a bien expliqué que ce n'était pas du snobisme, mais bien un moyen d'éviter de copiner et de devenir trop familier, ce qui aurait pu se ressentir dans le jeu. Ce fût une bonne chose, car je pense qu'il n'y aurait pas eu cette distance naturelle autrement.

 

Et comment a évolué le rapport entre les élèves pendant le tournage ?

Au départ ils ne se connaissaient pas. Ils ont commencé à travailler un peu ensemble en amont du tournage, car nous avions organisé une sorte de stage avec un coach, dans lequel ils apprenaient quelques concepts de base. Ne pas se regarder jouer, ne pas chercher à prendre des poses comme dans les clips ou les films, travailler sur la sincérité, travailler sur la position du corps, rester droit, savoir rester debout sans bouger les pieds... ce genre de choses donc. Ensuite, en fonction des affinités, des liens se sont créés. Certains de ces jeunes continuent de se voir d'ailleurs.

 

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Aviez-vous un challenge particulier en faisant ce film ? Quelque chose que vous souhaitiez tester ?

Je voulais un film heurté. Une caméra toujours en mouvement, ce qui était difficile étant donné que nous n'avions que 21 jours de tournage. Du coup, j'ai décidé de créer des accidents de caméras exprès, accidents que j'aurais immanquablement faits quoiqu'il arrive. On s'est donc mis d'accord avec le chef opérateur et le cadreur sur des accidents, des cadres pas totalement réussis, qui m'ont permis d'avoir un tout cohérent.

 

Le film a aussi été présenté à Berlin et à La Rochelle. Comment a été accueilli le film là-bas ?

A La Rochelle, c'était incroyable. 1500 personnes debout pendant 10 minutes ! Il y avait beaucoup de professionnels à la projection (environ 50%) et donc c'est de là qu'est parti le buzz. A Berlin, c'était différent. Ce qui est bien là-bas, c'est que ce n'est pas Cannes. Les places sont accessibles à tous, et beaucoup de cinéphiles lambda prennent trois jours de congé pour venir voir des films, en toute simplicité. Et donc, le film a été bien accueilli, même si les allemands n'ont pas la même culture. A la sortie d'une projection, un géant d'1m95 m'a couru après pour me dire "Ach Monzieur, fou m'afez fait bleurer". (rires) Beaucoup de journalistes ont vu le film là-bas. Il y a d'ailleurs eu un article dans Variety disant que le film aurait du être en compétition officielle. Et puis ce festival nous a permis de vendre La journée de la jupe dans beaucoup de pays étranger.

 

Le film va être diffusé le 20 Mars, et sortira en salle le 25. Pourquoi ?

Pour la même raison que Le Péril Jeune ou Lady Chaterlay ou La belle personne, qui étaient des téléfilms avant d'être diffusés en salle. La journée de la jupe a été sélectionné à Berlin, il a Isabelle Adjani en tête d'affiche, autant d'arguments qui légitimer son exploitation en salle. Mais ce genre de cas est de plus en plus rare, puisqu'à cause de l'encombrement du marché, les grands groupes de distribution se sont mis d'accord et ont signé une charte dans laquelle ils se refusent à diffuser des œuvres ayant eu une exploitation audiovisuelle. Mon film ne sera donc dans aucun cinéma UGC, Gaumont ou Pathé et quelques autres. Ce qui fait que ce sont presque 5000 salles qui me sont "interdites" !

 

La journée de la jupe : interview de Jean-Paul Lilienfeld

 

Du fait de cette diffusion télé, avez-vous peur du piratage ?

Bien sûr. Mais le film n'existe que parce qu'ARTE a bien voulu le financer. Pendant deux ans j'ai essayé de le monter pour le cinéma, je n'ai pas réussi. Puis je me suis orienté vers le téléfilm, et là en une semaine ARTE m'a dit oui. La diffusion télé était donc incontournable et au départ, il n'était même pas question de distribution en salle. En gros, c'était ça ou alors le film ne se faisait pas.

 

Que vous inspire la polémique lancée par Luc Besson sur les exploitants qui refusent de passer des films sur la banlieue dans leurs salles de banlieue ?

Je ne sais pas si c'est vrai ou pas.... Je suis partagé en fait. Je comprends les exploitants qui ne veulent pas avoir des salles trop remuantes. Il faut savoir que le public de banlieue est un public très difficile à faire se déplacer en salle. Luc Besson, avec sa ligne éditoriale, est peut-être l'un des rares à avoir ce pouvoir. Je ne sais pas du coup si le choix de ne pas présenter Banlieue 13 Ultimatum réside dans le fait que les cinémas pensent que ce n'est pas un film pour leur clientèle habituelle, qui n'est pas celle des cités, ou parce qu'ils ne veulent pas que les jeunes viennent chez eux. C'est très compliqué.

 

Saviez vous qu'il existe "Un printemps de la jupe et du respect" ?

Oui, c'est très étrange même. Le jour où j'ai eu fini d'écrire le scénario, j'ai tapé "La journée de la jupe" sur Google pour voir si le titre n'était pas pris. Et là je suis tombé sur cette association d'un collège agricole rennais, qui essayait de faire quelque chose pour que les filles puissent venir en jupe tranquille. Le mouvement s'est étendu à toute la Bretagne, puis à Lyon et Marseille. Alors je les ai contacté à l'époque pour leur expliquer que je venais d'écrire le scénario, que j'avais commencé avant même qu'ils n'existent et que ce n'était pas du plagiat. On est resté en contact et j'ai été leur présenter le film la semaine dernière.

 

La journée de la jupe : interview de Jean-Paul Lilienfeld

 

Un petit mot sur votre film culte, Quatre garçons pleins d'avenir. Quel regard porté vous sur ce film dix ans après ?

C'est un film au destin incroyable. Les producteurs ne croyant pas du tout au film, la sortie a été bazardée en plein mois d'Août, face à Men in Black. On était mort d'avance.  Logiquement, on s'est fait écrasé en première semaine, et le film a été retiré aussitôt de toutes les salles parisiennes. Mais dès que le film est arrivé en province, il a marché et on a fait de super deuxième et troisième semaines. On a atteint les 600 000 entrées, ce qui était impensable. Puis, dans un deuxième temps, le film a eu une énorme carrière en vidéo, à telle point qu'il est devenu culte pour deux générations de spectateurs !

 

Vous vous y attendiez ?

Pas du tout. En fait, ma seule préoccupation sur ce film fût d'avoir une comédie sur des jeunes qui sonnait le plus vrai possible, avec quatre étudiants crédibles qui parlaient comme des étudiants de l'époque. Un de mes grands traumatismes quand j'avais 15 ans et que j'allais au cinéma, c'était de voir des personnages de mon âge parler comme mes parents. Du coup, avec ce film, je voulais que les gens de 20 ans se reconnaissent. Je pense que ça a été une des réussites du film, et une des raisons qui a fait son succès.

 

Je suppose que vous avez eu la même préoccupation sur La journée de la jupe ?

Bien sûr. Par intérêt personnel ou déformation professionnelle, je m'intéresse aux évolutions de langage, en particulier chez les jeunes. J'ai grandi à Créteil, mais les jeunes d'aujourd'hui ne parlent plus comme à mon époque, mais si certaines racines sont communes. Donc j'ai écrit comme je le sentais, et le test a été passé avec succès lorsque les comédiens m'ont dit que les dialogues leur paraissaient naturels.

 

Avez-vous déjà un nouveau projet en tête ?

En fait non. Ca a été tellement dur de monter La journée de la jupe que je n'ai pas eu le temps de penser à autre chose.

 

Une suite à Quatre garçons ?

Pourquoi pas ? Ca fait pas mal de temps qu'on en parle avec les quatre garçons. Mais faute d'avoir trouvé LA bonne idée, ca ne s'est pas encore fait. Mais nous sommes tous les cinq ultra motivés pour refaire quelque chose ensemble.

 

Propos reccueillis par Pierre Delorme.

 

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Par Michèle Bori Réagir


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