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Interview : Thomas Vinterberg (Submarino)

Interview : Thomas Vinterberg (Submarino)

Réalisateur de Festen, It's All About Love et Dear Wendy, le réalisateur danois Thomas Vinterberg revient avec Submarino, un drame puissant et intimiste qui dresse les portraits torturés de deux frères séparés par une enfance douloureuse et qui se sont perdus de vue depuis des années. Le cinéaste a fait un petit détour par Paris et nous a accordé un peu de temps pour nous parler des thèmes du film, de ses méthodes de travail avec les acteurs et de son expérience aux Etats-Unis.

 

Filmsactu.com : Que signifie le titre du film ?

Thomas Vinterberg : Le titre du film est Submarino, un terme qui dans la réalité désigne une méthode de torture. Celle-ci consiste à maintenir la tête de quelqu'un sous l'eau. Je considère que ce titre est symbolique puisque c'est l'histoire de deux frères qui tentent de regagner la surface. Le film parle de personnes qui essaient de respirer. J'ai donc conservé le titre d'origine du livre, Submarino.

 

Avez-vous pris des libertés par rapport à l'œuvre d'origine ?

C'est très fidèle au livre. J'ai trouvé celui-ci extrêmement fort, extrêmement honnête, comme s'il décrivait la vraie vie, ou du moins une tranche de vie. Comme je me considère moi-même comme un observateur de la vie, je me suis référé au livre comme s'il s'agissait d'une Bible. Bien sûr, j'ai changé quelques éléments : le cinéma est un media complètement différent de la littérature. Il y avait dans le roman des passages très longs écrits de manière littéraire et je les ai adaptés. D'autre part, je suis écrivain moi-même donc j'invente des choses. Mais je me suis efforcé de rester dans la lignée du livre et de rester fidèle aux personnages. Par exemple, j'ai créé toute la partie finale. J'ai aussi ajouté la scène du grille-pain au début du film. Pour être honnête, je ne me rappelle plus très bien ce qui provient de mon imagination et ce qui est d'origine parce que je me suis tellement absorbé dans cet univers que tout se mélange a posteriori.

 

Interview : Thomas Vinterberg (Submarino)

 

Le film est structuré en deux parties. Etait-ce prévu dès le départ et n'avez-vous pas eu la tentation de changer et de raconter l'histoire différemment ?

Le livre est lui-même en deux parties. Il parle d'abord de l'un des frères puis de l'autre. Et j'aime beaucoup ça. L'histoire raconte comment ces deux frères tentent de se retrouver et de s'entraider mais échouent. Comme ils sont séparés par la vie, je trouvais judicieux qu'ils soient aussi séparés par la structure du récit. J'ai donc décidé de garder cette structure en ajoutant quelques éléments, comme par exemple l'introduction et, comme je vous l'ai dit, le dénouement. Cela dit, à mi-chemin de l'écriture du scénario, nous avons beaucoup discuté à ce sujet. Nous avons émis l'idée de raconter l'histoire de manière plus classique pour qu'elle soit plus accessible. Nous avons aussi envisagé de rendre certaines situations moins brutales afin que le film soit plus plaisant. Mais finalement j'ai décidé d'assumer. Je trouvais que c'était la manière la plus honnête de raconter cette histoire. Nous avons donc continué comme avec cette structure et nous avons décidé d'aller droit au but. Comme le personnage de Nick. Nous avons réduit au minium l'emballage et l'aspect sentimental. Tout est dans la simplicité et dans la franchise. Je trouvais que c'était une manière plus forte d'exprimer l'histoire.

 

Qu'est-ce qui vous a attiré dans ces deux personnages ?

Nick est quelqu'un de très en colère, très violent et agressif. Mais d'une certaine façon, c'est aussi un personnage religieux. Il vient en aide aux autres. C'est un Messie, c'est celui dont dépendent tous les personnages. J'étais fasciné par ce double visage. C'est une âme très fragile, très vulnérable, dans un corps fort et très puissant. Quant au personnage du père de Martin, il m'a véritablement captivé parce que dans son histoire, il s'agit de s'occuper de son enfant. Les enjeux tournent autour de la peur de ne pas être à la hauteur pour son enfant. Or je me sentais personnellement concerné parce que j'ai deux enfants. A cette époque, je venais de divorcer et je vivais pour la première fois seul avec eux. J'avais constamment cette urgence de leur offrir une belle vie parce qu'ils étaient bien évidemment très malheureux de ce qui venait de se passer. Et soudain, je tombe sur cette histoire très tendre sur un homme qui essaie sans relâche de rendre la vie meilleure pour son enfant. Pourtant, il l'oublie devant la télévision, il s'endort dans les toilettes, il le laisse parfois tout seul. C'était tellement touchant pour moi de lire ça à ce moment-là que j'ai été fasciné par ce personnage. De toute façon, quand vous devez vous investir dans un film et endurer tout un tas de problèmes - et croyez-moi, un film, c'est beaucoup de problèmes - il faut qu'il y ait une accroche émotionnelle, quelque chose qui fasse qu'il vous est impossible de ne pas le faire. C'était le cas pour l'histoire du père de Martin.

 

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Un détail a attiré mon attention : tous les enfants du film sont des garçons. Comment expliquez-vous cela ?

Encore une fois, c'est comme cela dans le livre. C'est l'histoire de deux frères, pas de deux sœurs.

 

Même dans ce cas, parmi les autres enfants du film, certains pourraient être des filles...

Je ne sais pas ce qu'il en est mais à mon avis, c'est accidentel. Je pense que c'est une étude sur les hommes et sur les garçons. Si ça se trouve, l'histoire en devient encore plus intéressante pour des filles que pour les garçons, justement. Au Danemark, il y a beaucoup de films sur les femmes ou sur les jeunes filles. En Suède, il y a beaucoup de débats féministes et les gens ne cessent de me demander « Mais où sont passées les filles ? ». Pour moi, c'est comme si je faisais un film sur les souris et qu'on me demandait où étaient les éléphants. C'est un film sur les hommes, je suppose que c'est la réponse. Mais le film ne dit pas pour autant que les hommes peuvent vivre seuls. Au contraire, c'est un film dans lequel les hommes, les garçons, les fils, ont désespérément besoin de femmes autour d'eux. Je pense même qu'ils souffrent, qu'ils meurent du manque de présence féminine. On peut imaginer que le film pose la question de savoir comment les hommes survivent sans femmes. Ils ne survivent pas ! (rires)

 

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Comment avez-vous travaillé avec les acteurs ? Avez-vous beaucoup préparé les personnages ?

C'était très physique. L'interprète de Nick (Jacob Cedergren, ndlr) est quelqu'un de très mince et désinvolte, dans son état normal. Il a dû prendre du poids et faire de la musculation. Il fallait aussi qu'il ait cette gravité émotionnelle, qu'il trouve ce calme, cette autorité et cette colère. Je ne pouvais pas lui donner tout cela. Nous avons répété, comme je le fais toujours, nous avons beaucoup discuté, nous avons tout analysé... J'ai essayé des tas de choses mais cela ne nous a pas aidés. Sa colère n'avait pas l'air authentique. Puis, il s'est rendu dans un institut pour jeunes criminels. Il est resté un ou deux jours seulement mais il est revenu avec ce regard dans les yeux. Il avait trouvé ce regard quelque part dans la banlieue de Copenhague. Quant au père de Martin (Peter Plaugborg, ndlr), il a une manière de travailler très théâtrale, très physique. Nous avons parlé du poids de la vie sur ses épaules et il s'est fabriqué une démarche. Ensuite, nous avons beaucoup travaillé son attitude d'héroïnomane. Cette partie représente 80% de sa préparation parce qu'il y a énormément de niveaux dans l'addiction d'un junkie. Vous pouvez être un junkie en manque, ce qui vous fait transpirer, vous rend malade et irritable. Vous pouvez être un junkie qui vient juste de se shooter cinq minutes plus tôt, ou bien qui s'est piqué deux heures avant. Vous traversez énormément de phases différentes. Ensuite, il y a la partie technique : il faut apprendre à le faire, ce qui n'est pas si facile. En ce qui concerne les autres acteurs, je leur ai donné leur costume et je les ai envoyés dans la rue. L'interprète d'Ivan (Morten Rose, ndlr), par exemple, je l'ai envoyé faire le clochard dans la ville, près des poubelles. Il y a eu un certain succès : il s'est rendu dans un restaurant où on lui ont donné trois kebab parce qu'on l'a pris pour un clochard. Pour un acteur, c'est un hit. (rires)

 

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Comment avez-vous procédé avec les enfants ?

Travailler avec des enfants est quelque chose de complètement différent. Un adulte prend le contrôle de son personnage. Un enfant ne peut pas faire la même chose donc il faut lui dire ce qu'il doit faire. Il faut également les diriger sur des points spécifiques, notamment leur apprendre à ne pas regarder la caméra mais aussi à essayer de répéter les mêmes dialogues avec des tons différents. C'est très technique ; basique certes, mais technique. Autre difficulté, au début du film, les acteurs qui interprètent les deux frères devaient apprendre à se comporter avec un bébé. Il fallait qu'ils puissent le manipuler, le nourrir, etc. Je les ai donc envoyés dans la famille du bébé pendant plusieurs jours. C'était très important. En règle générale, ma méthode de travail avec les acteurs consiste à beaucoup préparer. Il faut qu'ils travaillent dur, qu'ils fassent beaucoup de recherches et qu'ils répètent. Mais ils ne répètent jamais les scènes telles qu'elles sont dans le film. Ça, c'est uniquement pour le jour où vous tournez ces scènes, afin qu'il y ait toujours quelque chose de frais.

 

Vous avez travaillé avec des acteurs américains. Est-ce très différent ?

Le métier d'acteurs est le même, nous avons juste des traditions différentes. On ne peut pas vraiment généraliser sur un pays, mais aux Etats-Unis, ils sont habitués à avoir moins de direction d'acteurs. Ils sont habitués à faire la préparation eux-mêmes, ce qui les rend très indépendants. C'est étrange parce que si vous regardez les acteurs européens, tels que les Anglais ou les Danois, ils sont très bien entraînés. Ils connaissent non seulement tous leurs dialogues par cœur, mais aussi ceux des autres acteurs. Ils sont parfaitement au point. Les Américains avec lesquels j'ai travaillés sont complètement différents. C'est comme si la caméra ne cherchait qu'à les filmer. Ce n'est pas aussi civilisé, c'est plus animal et attirant, mais d'une autre manière. Peut-être que c'est pour cela qu'on les appelle des stars, parce qu'ils brillent.

 

Interview : Thomas Vinterberg (Submarino)

 

Qu'avez-vous appris ou observé pendant votre expérience aux Etats-Unis ?

Si vous voulez dire mon expérience avec les stars américaines, elle inclut beaucoup d'emmerdements... avec les agents, les contrats, les clauses de nudité. C'est un monde à part et très étrange, plein de sourires et d'embrassades, mais où tout peut disparaître en une seconde. Vous avez affaire à des gens qui doivent constamment se défendre parce que tout le monde veut quelque chose d'eux, et vous devez faire avec cela en permanence.

 

Pensez-vous que cela peut entraver la qualité des films ? Même si l'on adore le cinéma américain, les acteurs européens - et leurs personnages - ont quelque chose de plus naturel, de plus proche de nous.

Peut-être. Il est possible que ce système de protection se ressente à l'écran. Je n'en suis pas sûr. C'est votre théorie, mais peut-être que c'est une bonne théorie.

 

Je dirais même que la photographie dans les films américains cherche toujours à transformer la réalité pour l'améliorer.

Peut-être que vous avez raison. Je vais vous dire comment ça se passe. Vous vous rencontrez devant la caméra, et là c'est le combat, c'est l'intimité, vous voulez créer quelque chose. Et dès que la caméra s'éteint, Fffff ! Tout disparaît. Quand je travaille en Europe, je travaille avec mes amis. Ils sont toujours mes amis quand la caméra s'éteint.

 

Interview : Thomas Vinterberg (Submarino)

 

Que pensez-vous de tous ces remakes de films scandinaves qui pullulent actuellement ?

Cela ne me dérange pas s'ils veulent utiliser les Européens et les Scandinaves comme marché-test. L'industrie du cinéma américain est le produit du commerce, ce qui n'est pas un mal en soi. Après tout, faire des films a beaucoup à voir avec l'ingénierie. En ce moment, l'industrie américaine semble paralysée par la crise. Cela engendre beaucoup de remakes parce que le risque est moins important : vous connaissez déjà l'histoire, la manière dont elle fonctionne émotionnellement, etc. Donc pour moi, c'est logique. Quant aux artistes européens concernés, ils en tirent profit. Maintenant, sur un plan artistique, ce n'est pas très intéressant. Bien souvent, ces remakes n'explorent rien de nouveau. Evidemment, quelques bons films peuvent tout de même émerger de cette tendance. J'ai vu des remakes meilleurs que les originaux, donc je n'ai pas de problème avec ça.

 

Quel est votre prochain projet ?

J'écris un film qui se déroule dans le nord, dans les forêts montagneuses, probablement en Suède, ou peut-être en Norvège. C'est un drame qui est en cours de financement et que j'espère tourner le printemps prochain. Le casting n'est pas encore fait, je suis toujours au beau milieu de l'écriture, mais je suis très emballé.

 

Propos recueillis par Elodie Leroy

 





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