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L'Ecume des jours : la critique du film

Le 23/04/2013 à 10:00
Par
Notre avis
9 10

Lâcher Prise. Telle est la condition pour apprécier le film et se laisser emporter par la liberté, la folie et la poésie du cinéaste. Michel Gondry est définitivement l'homme qu'il fallait au roman de Boris Vian :  L’Écume des Jours est un bijou onirique, aux accents amers et à la profonde mélancolie.

Découvrez ci-dessous la critique de L'Ecume des jours de Michel Gondry.


Critique : L'Ecume des jours de Michel Gondry

Adapter l’œuvre phare de Boris Vian, l’Écume des jours, voilà qui semble être un pari audacieux et dangereux. Nous tressaillons. Ce livre a trôné fièrement sur de nombreuses tables de chevet, traversant les décennies sans prendre une ride, lu par des générations d'adolescents qui l'érigèrent en rite de passage incontournable.

 

En faire un film ? Nous tremblons à l'idée que des images puissent trahir ce que nos esprits fiévreux et prolifiques de vieux enfants ont imaginé. Michel Gondry prendrait les rênes de cette adaptation ? Les palpitations de nos cœurs si prompts à s'emballer lorsqu'il s'agit de malmener les monuments de notre jeunesse, reprennent un rythme normal. Nous nous ravisons. A bien y réfléchir, Michel Gondry semble être l'homme de la situation. Sa filmographie en témoigne: successivement réalisateur de clips loufoques pour des artistes singuliers (Björk, The White Stripes, etc), puis auteur de films étonnants et poétiques (Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004), La Science des rêves (2006)...) En septembre dernier, The We and the I montrait sa capacité à se régénérer et à embrasser des sujets contemporains avec acuité et sans condescendance. Michel Gondry est indubitablement l'homme de la situation. Enfant dans la peau d'un adulte, bricoleur fou, artisan visuel, éternel rêveur. Autant d'étiquettes qui ont coutume d'être accolées à son nom. Aucune n'est fausse. Toutes lui correspondent.

 

Si toutes les adaptations littéraires portées à l'écran sont délicates (il suffit pour s'en convaincre de voir les dernières adaptations des romans de Victor Hugo) puisqu'elles oscillent entre trahisons et hommages, qu'en est-il de l'Ecume des jours à la sauce Gondry ? Hommage ou trahison ?

 

L écume des jours

 

 

Ni l'un, ni l'autre. Gondry restitue merveilleusement bien l'univers crée par Boris Vian. Toutefois, il n'est pas l'élève sage et consciencieux qui se contenterait de rendre une copie trop propre et bien trop sage. Ça serait mal le connaître. Sa force est qu'il parvient à faire sien ce monument de la littérature française. Surtout, il n'oublie pas l’œuvre et lui rend hommage en créant une salle où les machines à écrire sont alignées et où des personnes consciencieuses écrivent le livre à la chaîne. L'aspect fataliste du livre, cette dimension tragique qui le caractérise, est donc respectée. Le destin et la puissance de la fatalité s'attaquent par une ironie tragique à tous les personnages et à tous les lieux. Nul espoir, nul salut. Nulle échappatoire, nulle porte de sortie. Le dénouement est connu et ne sera pas modifié. Colin a beau s'y essayer, rien n'y fera. L'écrit reste. En créant un lieu où le livre se fait, Michel Gondry renforce l'aspect tragique de son film.

 

Loin de l'ambiance guillerette proposée par la bande-annonce, Michel Gondry ne signe pas (uniquement) une comédie légère et fantaisiste. Ne nous y trompons pas. Il émane du film une mélancolie presque insoutenable et le spectateur en sort broyé. La mort se veut rampante, elle rôde dans l'ombre, tapie dans chaque plan. Tenue éloignée lors de la première partie du film et par les nombreuses trouvailles du réalisateur, elle est insidieuse et frappe sournoisement le spectateur. L'écume des jours n'est pas un mais plusieurs et propose plusieurs pistes d'entrée. Respectant la trame narrative du livre, les premières séquences nous plongent dans l'appartement de Colin. Une claque. Rien n'est laissé au hasard. Chaque plan fourmille de trouvailles. A tel point qu'on aimerait pouvoir mettre sur pause pour observer tous ces objets qui prennent vie sous nos yeux ébahis et toutes les idées sorties droit de l'univers de ce bricoleur fou qui tire de son atelier des idées pleines de papier mâché pour nous embarquer dans ses contrées oniriques. Mention spéciale pour le décorateur Stéphane Rozenbaum.

 

Michel Gondry est un cinéaste du système D comme le prouvait avec éclat la Science des Rêves. Ce film ne déroge pas à la règle. Les inventions pullulent et c'est visuellement étourdissant. La mise en scène est énergique et travaillée. Michel Gondry parvient à créer un monde qui, malgré sa loufoquerie, témoigne d'une logique évidente, où la frontière entre le réel et l'imaginaire devient poreuse. Nous ignorons l'époque où nous nous trouvons. Empruntant beaucoup à l'ambiance des années 70, le réalisateur fait également appel à des éléments contemporains (comme lors de la séquence qui survole les Halles).

 

L écume des jours

 

Quand la patinoire se transforme en boucherie

 

Peu à peu, avec l'annonce de la maladie de Chloé, le film devient plus sombre. Le destin frappe les personnages. Contraint de travailler, Colin n'est plus l'adolescent rêveur de la première partie du film. Embourbé dans un monde qui le dépasse, celui du travail, le spectateur est jeté avec lui dans des univers noirs – proches de celui de Brazil de Terry Gilliam – où le travail est aliénant et les situations absurdes. Gondry se fait donc critique ; critique de monde du travail, de l'argent, de la religion (via l'avidité du prêtre), du star-system (l'adoration de Chick pour Jean-Pol Partre tourne à l'addiction). L'heure n'est plus à la plaisanterie. Nous étions bercés dans un univers d’innocence, nous voilà jetés dans la violence la plus cruelle. Ce changement brutal se manifeste à l'écran via les transformations physiques des acteurs, mais également matériellement : l'appartement rétrécit. La patinoire, autrefois lieu de joie, se transforme en boucherie sanglante. Le cadrage est de plus en plus serré, les plans de plus en plus rapprochés, les espaces se réduisent et la lumière se fait plus rare augmentant l'impression d'oppression. D'images édulcorées du début du film, nous passons à un noir et blanc austère. L'écume des jours devient peu à peu une ode au désespoir et une hymne à la mort.

 

L écume des jours

 

Pourtant, l’Écume des jours n'est pas exempt de défauts. A trop vouloir impressionner le spectateur, Michel Gondry prend le risque de le perdre. Car la première partie du film s'adresse avant tout aux yeux et peu à nos sensibilités. Romain Duris et Audrey Tautou ne sont pas toujours crédibles dans les rôles de Colin et Chloé et nous peinons parfois à croire à leur histoire d'amour. Gad Elmaleh, en aficionado du philosophe existentialiste, manque de profondeur. Son addictologie semble parfois un peu brouillonne. De la même façon, sa relation avec Alise (Aïssa Maïga) est peu convaincante. C'est pourquoi nous ressentons parfois peu d'empathie pour ces personnages aux destins tragiques. En revanche, la deuxième partie du film, en se faisant plus sobre, parvient à nous émouvoir. Le désespoir de Colin est plus tangible. Le spectateur parvient ainsi à mieux s'identifier et à partager avec lui ses sentiments de désespoir et d'oppression. On ne pleure pas devant l’Écume des jours, on en sort asséché. Michel Gondry nous livre donc un bijou fait de rêves et de poésie, aux accents amers et à la profonde mélancolie.


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