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Kinatay

Notre avis
7 10 A travers le regard d'un jeune homme complice malgré lui du meurtre abominable d'une prostituée, Kinatay fait une dénonciation sans concession des pratiques des gangs et de leur mode de recrutement. Comme le ferait un documentariste, Brillante Mendoza saisit l'effervescence de la ville de Manille et filme ses habitants, avant de dévoiler son univers underground avec un réalisme viscéral, le film atteignant des sommets de violence graphique et psychologique. Quand l'horreur absolue s'invite dans le quotidien, on obtient un film trash, sec et dérangeant dont le propos s'avère tristement pertinent.
Découvrez ci-dessous la critique de Kinatay

Cannes 2009 : critique du film Kinatay

Septième film de Brillante Mendoza (Slingshot, Serbis), l'un des chefs de file du renouveau du cinéma philippin, Kinatay a reçu en dépit de ses qualités un accueil hostile lors de sa présentation en Compétition Officielle à Cannes. Il semble que le public de la Croisette n'ait pas su apprécier le réalisme viscéral de cette nuit d'horreur contée en temps réel et dont le propos s'avère des plus perturbants. Les premières scènes de Kinatay nous permettent de faire la connaissance de Peping (Coco Martin, présent dans la plupart des films du cinéaste), étudiant en criminologie de condition sociale modeste, obligé de chercher des sources de revenus supplémentaires pour faire vivre sa famille. Le garçon vient en effet d'avoir un enfant puis de se marier avec Cecille (Mercedes Cabral, vue dans Thrist), un mariage discret convoquant tout juste quelques proches. Caméra à l'épaule, Brillante Mendoza suit Peping et les membres de sa famille pour prendre la température de la ville, filmant le quotidien avec une image brute, s'attardant au passage sur quelques anonymes, dont un suicidaire qui menace de se jeter du haut d'un panneau publicitaire. Mais à l'effervescence de la journée succède la noirceur d'une longue nuit qui va bouleverser la vie de Peping. Pour gagner plus d'argent et financer l'arrivée de son fils dans la famille, le garçon a en effet accepté de faire partie d'une « mission spéciale » dont il ne connaît pas la teneur. Ce que l'ancien camarade de classe qui l'a recruté ne lui a pas dit, c'est qu'il s'agit d'assassiner une prostituée criblée de dettes.

 

Cannes 2009 : critique du film Kinatay

 

Kinatay se divise radicalement en deux parties, celle de jour et celle de nuit, le monde apparent et le monde underground. La rupture s'opère avec une incroyable scène de virée nocturne en camionnette, un moment à l'ambiance oppressante et qui paraît volontairement interminable afin de traduire l'angoisse montante de Peping lorsqu'il commence à saisir le but du voyage. A ce stade du film, nous arrivons à l'instar du garçon à un point de non retour puisque nous nous retrouvons piégés dans une véritable descente aux enfers, tandis qu'apparaissent ironiquement dans le décor urbain quelques messages religieux, autant de présages funestes sur la suite des événements. Si Kinatay atteint un degré de violence inouï, ce n'est pas uniquement à cause de ce qui est montré à l'écran. Non seulement Brillante Mendoza s'attache à faire ressentir la valeur de la vie de la prostituée - là où nombre de thrillers utilisent cette figure phare du genre comme défouloir destiné à rendre la violence sexy -, mais il met le spectateur dans une position ambiguë et dérangeante en adoptant le point de vue de ce témoin complice malgré lui d'un acte abominable. Si voyeurisme il y a, il a uniquement pour fonction de traduire la foule de sentiments qui s'empare de Peping, tiraillé entre son envie de sauver la victime et son instinct de survie.

 

Cannes 2009 : critique du film Kinatay

 

A la limite du film d'horreur, Kinatay va très loin dans le massacre sans toutefois se compromettre dans la surenchère visuelle, jouant habilement sur le hors champ pour stimuler l'imagination quant aux tortures subies par la victime. Des tortures auxquelles la petitesse des moyens employés pour le film confèrent une dimension ordinaire particulièrement dérangeante, surtout que l'auteur du crime n'est pas un psychopathe mais une bande organisée qui agit froidement, la victime faisant quant à elle partie des êtres dont la vie n'a aucun prix aux yeux du monde. Kinatay délivre une vision foncièrement pessimiste de nos sociétés dites civilisées, les pratiques de gangsters n'ayant ici pas grand-chose à envier en termes de sauvagerie à celles des primates de Cannibal Holocaust. A travers cette initiation d'une nouvelle recrue par ses aînés, Kinatay dénonce au passage l'exploitation de la misère sociale par ces gangs déshumanisés, dont les parrains distribuent aussi facilement les coups de couteau que les billets de banque. On se demande ainsi tout au long du film si Peping finira par devenir comme ces bourreaux, une question qui restera bien entendu en suspens. Quand l'horreur absolue s'invite dans le quotidien, on obtient un film trash et dérangeant dont le propos s'avère tristement pertinent.


Première publication le 23 mai 2009 à 18h09


Par Elodie Leroy Réagir


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